Après 35 années passées à différents titres au service des Nations Unies, M. Rahman estime que l’Organisation doit renouer avec l’ambition qui avait accompagné sa création en 1945, tout en s’adaptant à un monde profondément transformé.
Alors que s’ouvre la Semaine de haut niveau, le plus grand rendez-vous diplomatique annuel au monde, le Président de l’Assemblée générale s’est entretenu avec ONU Info des défis auxquels l’Organisation est confrontée, de la transformation nécessaire de son fonctionnement, des risques et des opportunités liés à l’intelligence artificielle et de son expérience de la crise des Rohingyas.
Il répond également aux critiques visant l’Assemblée générale, souvent accusée de disposer d’une influence essentiellement morale face à un Conseil de sécurité paralysé, et revient sur le parcours qui l’a conduit, plus de quatre décennies après avoir travaillé aux côtés du ministre bangladais des Affaires étrangères lors d’une précédente présidence de l’Assemblée, à occuper lui-même ce poste.
Le Secrétaire général António Guterres (à gauche) et l’ancienne Présidente de l’Assemblée générale Annalena Baerbock (à droite), en compagnie de Khalilur Rahman alors qu’il prenait le maillet pour présider la 81e session de l’Assemblée générale.
ONU Info : La Semaine de haut niveau a commencé. Qu’attendez-vous de ce grand rendez-vous ?
Khalilur Rahman : La Semaine de haut niveau est la manifestation la plus puissante de la capacité des Nations Unies à rassembler. C’est l’occasion d’entendre directement ceux qui gouvernent nos sociétés : comment ils perçoivent le monde, leurs régions et leurs propres pays, ainsi que ce qu’ils attendent de l’ONU.
L’un des points auxquels je serai le plus attentif concerne leurs propos sur la nécessité de restaurer la confiance envers l’Organisation. C’est le cœur de ma présidence. J’en ai fait mon thème directeur et je souhaite m’appuyer sur leurs points de vue pour guider mon action sur ce dossier.
ONU Info : Concrètement, qu’est-ce que cela signifie ?
Khalilur Rahman : Revenons à 1945, à l’époque de la création de cette Organisation. Cette année-là, à Yalta, Roosevelt, Staline et Churchill se sont réunis pendant environ huit jours. Parallèlement aux dispositions prises pour mettre fin à la guerre, ils ont conçu une organisation mondiale dont l’objectif premier était d’empêcher que ne se reproduisent les conflits observés lors des deux guerres mondiales.
Lorsque l’ONU a été officiellement créée à San Francisco, les délégations se sont levés pour applaudir, restant ainsi debout pendant un certain temps. Ce geste reflétait l’espoir que l’ONU serait capable d’instaurer la paix.
Je suis heureux de constater qu’au cours des huit décennies qui ont suivi, nous avons évité un embrasement mondial à grande échelle. Des pays qui n’étaient pas présents à la table des négociations à l’époque se sont affranchis de la domination coloniale et ont bâti un solide pilier de développement au sein de l’ONU.
Toutefois, nous n’avons pas réussi à prévenir de nombreux conflits, et les progrès en matière de développement ont souvent été lents. Nous devons œuvrer sans relâche pour que le Conseil de sécurité fonctionne de manière plus cohérente et soit à la hauteur des attentes placées en lui.
Ces deux piliers suscitent d’importantes attentes restées vaines, ce qui engendre de la frustration — le sentiment que l’ONU ne répond pas aux espoirs des populations. Cette situation a contribué à l’érosion de la confiance.
Je dois également évoquer les droits de l’homme, notre troisième pilier : nous n’y consacrons que 4 % de nos dépenses totales. Nous avons accompli des progrès considérables, mais il reste encore beaucoup à faire.
Nous devons travailler avec détermination sur ces trois piliers pour restaurer la confiance dont jouissait l’Organisation à sa création. C’est un défi majeur qui nécessitera une collaboration entre tous les États membres et les parties prenantes.
ONU Info : Vous avez dit que le monde a profondément évolué. Quel changement vous paraît le plus révélateur ?
Khalilur Rahman : L’intelligence artificielle (IA). Elle pourrait être un formidable accélérateur du progrès humain, mais si l’on en croit les prédictions apocalyptiques de certaines grandes figures, elle pourrait aussi faire courir de graves dangers à l’humanité.
Nous ne devons rien faire pour freiner l’innovation ; celle-ci doit se poursuivre. Mais il est crucial de mettre en place des garde-fous afin que cette innovation serve l’humanité plutôt que de se retourner contre elle.
C’est une responsabilité qui incombe non seulement aux gouvernements, mais aussi à tous ceux qui participent concrètement au développement et à l’utilisation de cette technologie. Nous avons besoin que toutes ces communautés prennent part aux discussions et aux décisions à venir, afin de trouver une voie sûre vers une IA qui serve véritablement l’humanité.
ONU Info : Certains critiques estiment que les résolutions de l’Assemblée générale ont surtout une portée morale et que le véritable pouvoir reste entre les mains d’un Conseil de sécurité paralysé. Que leur répondez-vous ?
Khalilur Rahman : Si l’Assemblée générale était inutile, il n’y aurait pas de « Semaine de haut niveau » et les chefs d’État ne feraient pas le déplacement. Elle doit donc avoir une certaine utilité. Ce que je constate, c’est l’immense capacité de rassemblement d’une instance qui représente le monde entier ; il n’existe aucun autre lieu comparable.
La diplomatie ne se pratique pas toujours au grand jour. L’Assemblée offre aux chefs de gouvernement et aux chefs d’État un cadre sûr pour discuter ensemble de questions graves et trouver des moyens de les résoudre. C’est aussi un moyen faisant autorité d’entendre directement ceux qui dirigent nos sociétés.
Je suis convaincu que l’Assemblée continuera de jouer un rôle important dans l’établissement de normes et l’orientation générale des travaux de la communauté internationale.
ONU Info : Vous avez travaillé directement sur la crise des Rohingyas. Quelles leçons cette expérience vous a-t-elle laissées ?
Khalilur Rahman : C’est une crise humaine d’une extrême gravité : une population attaquée, des foyers bombardés, des villages incendiés, des gens chassés par leurs propres compatriotes. Des femmes enceintes dont on a ouvert le ventre pour jeter les fœtus dans le feu.
Mais j’ai aussi été témoin de leur résilience, de leur capacité de survie et de leur aspiration profonde à rentrer chez eux. Lorsque le Secrétaire général s’est rendu à Cox’s Bazar l’année dernière, plus de 100.000 réfugiés se sont rassemblés un soir de Ramadan pour partager le repas de rupture du jeûne avec lui, chacun brandissant une pancarte sur laquelle on pouvait lire : « Nous voulons rentrer chez nous ».
La leçon que je retiens est la suivante : la violence ne résoudra aucun problème. Elle ne fera que le différer et l’aggraver. Ce n’est que par le dialogue et la négociation, en unissant nos efforts, que nous pourrons résoudre ces questions.
C’est pourquoi j’accorde une telle importance à l’Assemblée : c’est un lieu où l’on se réunit au plus haut niveau, dans un cadre sûr, pour définir la meilleure voie à suivre.
ONU Info : Lorsque vous transmettrez le maillet à votre successeur dans un an, quel accomplissement aimeriez-vous pouvoir regarder avec fierté ?
Khalilur Rahman : C’est ce que j’ai dit à mon équipe aujourd’hui : je ne me focalise pas sur le présent. Je pense au jour où je transmettrai le maillet à mon successeur. Si je parviens à aider les États membres à s’entendre sur la réforme nécessaire de l’Organisation, à garantir sa viabilité financière et à accélérer la mise en œuvre des actions sur le terrain — si je réussis à faire avancer ne serait-ce que l’un de ces points, je transmettrai avec joie le maillet à mon successeur.
Source of original article: United Nations (news.un.org). Photo credit: UN. The content of this article does not necessarily reflect the views or opinion of Global Diaspora News (www.globaldiasporanews.com).
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