À Port-au-Prince, les groupes armés ont commencé à infiltrer les sites où se sont entassées des centaines de milliers de familles ayant fui les combats. Une mère confie désormais dormir chaque nuit sur sa fille pour la protéger des viols. Dans un centre communautaire, les vitres ont été retirées des fenêtres par crainte que des enfants profondément traumatisés ne s’en servent pour s’automutiler. Dans le dernier grand hôpital public encore en activité de la capitale, des femmes venant d’accoucher passent la nuit à même le sol avec leur nouveau-né.
Ce tableau, dressé vendredi depuis Port-au-Prince par deux responsables humanitaires devant la presse au siège des Nations Unies, à New York, témoigne d’une crise qui, selon eux, a franchi un nouveau seuil. « Nous visitons régulièrement des crises humanitaires dans le monde. Pourtant, ce que nous avons vu en Haïti nous a profondément bouleversés », a déclaré Youri Saadallah, directeur des urgences de l’ONG Norwegian Refugee Council (NRC), au terme d’une mission menée avec six organisations humanitaires internationales. « Je quitte le pays dans quelques minutes en parlant non seulement comme humanitaire, mais aussi comme père et, très franchement, comme être humain : la situation à laquelle nous avons assisté est inacceptable ».
Le Secrétaire général de ONU , António Guterres, rend visite au camp de Vertières, la base de la nouvelle Force de répression des gangs (FRG) à Port-au-Prince, en Haïti.
Le constat intervient moins d’un mois après la visite du Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, dans la capitale haïtienne, pour soutenir le déploiement de la nouvelle Force de répression des gangs (FRG). Cette force multinationale non-onusienne a reçu l’aval du Conseil de sécurité pour reprendre le contrôle d’Haïti et notamment de Port-au-Prince, qui est largement passée sous l’autorité des groupes armés.
Si les Nations Unies voient dans cette nouvelle force une occasion de rétablir progressivement la sécurité, les acteurs humanitaires décrivent, eux, un pays dont le tissu social continue de se déliter.
Une violence qui s’attaque aux plus vulnérables
Selon les humanitaires, 6,4 millions d’Haïtiens, soit plus de la moitié de la population, ont désormais besoin d’une aide d’urgence. À l’échelle nationale, un seul établissement hospitalier public sur 10 disposant de lits fonctionne encore normalement.
Mais les chiffres peinent à traduire la brutalité de ce qu’ils ont observé.
« Le message le plus fort que nous avons entendu est que les gens ne se sentent plus en sécurité. Ils sont privés de leur dignité », a résumé Youri Saadallah. « Les femmes et les enfants supportent le poids principal de cette crise. Les violences sexuelles, y compris les viols collectifs, sont omniprésentes. Nous avons le sentiment inquiétant que ces violences deviennent progressivement normales. Les organisations dirigées par des femmes nous ont dit qu’elles étaient submergées par l’ampleur des traumatismes et de la souffrance. Les corps des femmes et des filles sont utilisés comme champ de bataille en Haïti ».
Les enfants paient eux aussi un tribut croissant. Le recrutement de mineurs par les groupes armés a augmenté de 200 %, tandis que les violations graves commises contre eux ont progressé de 21 % en 2025 par rapport à l’année précédente.
Des personnes ayant fui la violence des gangs vivent à l’intérieur de camps à Port-au-Prince, la capitale d’Haïti.
Les déplacés n’ont plus nulle part où fuir
La crise des déplacements atteint également un niveau inédit.
Près de 1,5 million de personnes sont aujourd’hui déplacées à l’intérieur du pays, un record depuis le début des violences. Les écoles ont été transformées en abris de fortune, où les familles vivent les unes sur les autres, sans intimité, parfois sans latrines ni espaces pour cuisiner. Beaucoup ont déjà dû fuir plusieurs fois.
« Nous avons rencontré, dans le quartier de Bel Air, des familles qui avaient été déplacées à cinq reprises », a témoigné Maria Moita, de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), lors du point de presse.
Le phénomène dépasse désormais les frontières d’Haïti. À Belladère et Ouanaminthe, les équipes humanitaires ont assisté à l’arrivée quotidienne de 600 à 700 personnes expulsées de République dominicaine. Beaucoup avaient déjà fui les violences avant d’être reconduites vers un pays où elles n’ont plus de foyer.
L’une de ces rencontres a particulièrement marqué les humanitaires : une adolescente de 15 ans, expulsée avec son nouveau-né au lendemain de son accouchement, alors que le bébé portait encore son bracelet de maternité.
« Les familles sont prisonnières d’un cycle de violence, de déplacement, de migration, de déportation et de retour forcé », a résumé Mme Moita. « Beaucoup ne peuvent pas rentrer chez elles parce que les groupes armés sont toujours présents et que leurs maisons ont été incendiées ».
Une fenêtre de sécurité, mais une urgence humanitaire
Interrogés sur le déploiement progressif de la nouvelle Force de répression des gangs, les deux responsables se gardent de tout commentaire sur son action militaire, tout en reconnaissant qu’une amélioration de la sécurité demeure indispensable.
« L’année 2026 offre une fenêtre d’opportunité décisive pour Haïti », a estimé Youri Saadallah. « Les opérations humanitaires sont entièrement distinctes de celles de la Force de répression des gangs. Mais nous voulons voir la situation sécuritaire s’améliorer afin que le pays retrouve la stabilité dont il a besoin. En parallèle, les investissements dans l’aide humanitaire et les services essentiels sont indispensables ».
Car, préviennent-ils, les organisations présentes sur le terrain disposent encore des équipes et du savoir-faire nécessaires pour élargir leur action, à Port-au-Prince comme dans les départements les plus touchés. Ce qui leur manque désormais, ce sont les financements.
En Haïti, la bataille contre les gangs ne se jouera donc pas seulement dans les rues de Port-au-Prince. Elle dépendra aussi de la capacité de la communauté internationale à empêcher que l’effondrement humanitaire ne rende irréversible la désagrégation d’un État déjà exsangue.
Source of original article: United Nations (news.un.org). Photo credit: UN. The content of this article does not necessarily reflect the views or opinion of Global Diaspora News (www.globaldiasporanews.com).
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