Pendant longtemps, le principal problème des humanitaires au Soudan était d’arriver jusqu’à ceux qui mourraient de faim. Les routes étaient coupées, les lignes de front infranchissables, les convois attaqués, les autorisations difficiles à obtenir. Ces obstacles demeurent, mais un autre est en passe de les supplanter. Le PAM réussit désormais à atteindre des millions de personnes qu’il n’a plus les moyens de nourrir suffisamment.

© PAM / Abubakar Garelnabei
Carl Skau (à droite), directeur exécutif par interim du PAM, en visite au Soudan pour trouver des moyens d’élargir l’accès à l’aide humanitaire.

« Nous avons maintenant les capacités et nous avons la présence, mais nous n’utilisons pas pleinement cet espace en raison du manque de financement », a éploré lundi depuis Oman le chef par intérim de l’agence onusienne, Carl Skau, lors d’une visioconférence avec des journalistes au siège de l’ONU à New York,. Sans nouvelles contributions, le PAM risque de devoir « réduire encore davantage » ses opérations dans les prochaines semaines.

Le paradoxe est cruel dans ce qui constitue aujourd’hui la plus grande crise alimentaire au monde. Près de 20 millions de Soudanais sont confrontés à une faim aiguë, dont environ 5 millions à des niveaux urgents, selon le PAM. L’agence atteint entre 4 millions et 5 millions de personnes chaque mois, dont plus de 2 millions dans les zones les plus difficiles d’accès. Mais ses financements ont pratiquement fondu de moitié : 206 millions de dollars reçus jusqu’ici en 2026, contre 645 millions l’année précédente. Il lui manque près de 300 millions pour maintenir seulement ses opérations actuelles.

Carl Skau venait de passer huit jours au Soudan, dans la capitale Khartoum, à El-Obeid, une ville assiégée du centre, et à El-Fasher et Tawila, dans l’Est. Son trajet illustre à lui seul la fragmentation du pays. Un parcours qui demandait six heures en voiture avant la guerre lui a pris trois jours, trois vols et une trentaine d’heures de route à travers le massif du Djebel Marra, faute de pouvoir franchir les lignes de front.

Une ville fantôme

A El-Fasher, capitale du Darfour du Nord tombée aux mains des paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) en octobre 2025 après 18 mois de siège, le constat est plus radical encore. « C’était une expérience très éprouvante », a rapporté M. Skau. 

Dans cette ville qui comptait autrefois près d’un million d’habitants, il dit n’avoir pratiquement aperçu aucune activité économique, aucun marché digne de ce nom. Des familles sont revenues, non parce que la ville est redevenue habitable, mais parce qu’elles n’avaient rien là où elles avaient fui. Certaines ont trouvé refuge dans des maisons abandonnées après avoir découvert la leur incendiée.

La prise d’El-Fasher avait été accompagnée de massacres de masse. Des enquêteurs de l’ONU ont depuis recueilli des témoignages faisant état de civils abattus dans les rues et à leur domicile par les FSR du général Mohammed Hamdan Daglo, dit « Hemetti ».  Depuis avril 2023, ces paramilitaires sont en guerre contre l’armée du général Abdel Fattah Al-Bourhane. Les deux camps sont par ailleurs accusés de crimes de guerre depuis le début du conflit.

A une soixantaine de kilomètres de là, Tawila donne à voir l’autre versant du désastre : non plus une ville vidée, mais une ville improvisée par l’exode. Près d’un million de déplacés s’y entassent désormais, contre environ 700 000 lors de la précédente visite de Carl Skau, en avril. Le PAM parvient à distribuer de la nourriture à quelque 950 000 personnes chaque mois. Mais seulement une demi-ration, de quoi tenir deux semaines.

Les deux autres semaines sont laissées à l’ingéniosité de familles qui ont souvent déjà tout perdu. Beaucoup sont dirigées par des femmes dont les maris ou les fils ont disparu ou ont été tués. « Elles ont vraiment du mal à faire durer » les rations, a constaté M. Skau. A cela s’ajoutent le manque d’abris, de soins, d’écoles et même d’espace pour les enfants. « C’est désormais une immense ville d’un million d’habitants sans les services de base », a-t-il résumé.

Une nouvelle menace se profile : la sécheresse. En pleine saison des pluies, le Darfour n’aurait pas connu une telle aridité depuis 1984, selon les témoignages recueillis par le responsable du PAM. Les récoltes et le bétail pourraient en pâtir. Une femme rencontrée sur place lui a résumé l’équation. Les familles dépendent à la fois de l’agriculture et des distributions alimentaires ; si la première succombe à la sécheresse et les secondes aux coupes budgétaires, que leur restera-t-il ?

La guerre se déplace

Pendant ce temps, l’épicentre des combats glisse vers le Kordofan et le Nil Bleu. A El-Obeid, carrefour stratégique du Kordofan du Nord, la population a explosé sous l’afflux des déplacés. M. Skau y a rencontré des femmes arrivées le matin même après cinq jours de marche, leurs villages détruits. Mais là encore, le PAM doit choisir entre aider les nouveaux arrivants et réduire, voire interrompre, l’assistance à ceux qui avaient fui trois ans plus tôt et qui, eux non plus, n’ont souvent ni travail ni foyer où retourner.

La guerre civile a déplacé environ 13 millions de personnes et fait au moins des dizaines de milliers de morts. Les infrastructures sanitaires elles-mêmes continuent de disparaître : 36 structures de santé supplémentaires doivent fermer cette année faute de financements internationaux, privant plus de 470 000 personnes d’accès aux soins.

Au Soudan, les humanitaires se retrouvent ainsi devant une situation presque absurde. Après avoir bataillé pour ouvrir des routes vers certaines des populations les plus isolées de la planète, ils risquent de devoir reculer faute d’argent. « Nous sommes en train d’échouer à protéger les civils », a conclu le chef du PAM. A quelques jours de la semaine de haut niveau de l’Assemblée générale de l’ONU, il réclame un investissement politique pour mettre fin à la guerre. Mais en attendant, dit-il, les Soudanais ont au moins droit à « l’aide humanitaire de base ».

Source of original article: United Nations (news.un.org). Photo credit: UN. The content of this article does not necessarily reflect the views or opinion of Global Diaspora News (www.globaldiasporanews.com).

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