Reportage : la longue attente des sans-papiers enfermés dans le centre de rétention du Mesnil-Amelot

Vu d’en haut, le centre a des allures de prison. Dans la salle de veille, située dans un bâtiment surélevé, deux agents de la Police aux frontières (PAF) scrutent en permanence les images enregistrées par les caméras de vidéosurveillance.
En bas, le décor est plus doux : des maisonnettes en briques rouges et aux portes colorées entourent de grandes cours, séparées les unes des autres par de solides grillages d’enceinte verts.
Par endroit, les clôtures sont renforcées par des rangées de barbelés – un terme que la direction évite pour préférer celui de “concertina”. Car ici, tout est dans les mots. Les expulsions sont pudiquement appelés “éloignements”. Quant aux occupants des lieux, ce sont eux des “retenus” et non des “détenus”.
Nous sommes dans le centre de rétention administrative (CRA) du Mesnil-Amelot, non loin de l’aéroport Paris-Charles-de-Gaulle, où sont enfermées les personnes non-autorisées à séjourner sur le territoire français et destinées à être renvoyées.

Avec ses 240 places, le Mesnil-Amelot est l’un des plus gros centres de rétention administrative de France. Une aile du bâtiment est essentiellement réservée aux femmes et aux familles avec enfants (appelée CRA 2), l’autre sert uniquement pour les hommes (CRA 3).

“Moi je suis né ici !”


“Monsieur, est-ce qu’on peut vous parler ?” Ce vendredi 26 avril, la présence du sénateur PS du Val d’Oise Rachid Temal ne passe pas inaperçue. À peine est-il entré dans le CRA 2 que deux hommes l’interpellent. Le parlementaire leur propose de s’installer à l’écart de la direction et des fonctionnaires de la PAF- l’unité gère le centre depuis 2010. Il les fait entrer dans le local de la Cimade. Cette association est la seule présente entre les quatre murs du centre. Seuls deux salariés sont chargés de conseiller des centaines de personnes, souvent très angoissées et perdues dans leurs démarches.

Les sourcils froncés, Mehdi Arafe, mène la conversation. Ce jeune de 22 ans, habitant de la Seine-Saint-Denis, ne comprend pas pourquoi il est là. Il dit être né en France, mais il est considéré par les autorités comme un ressortissant marocain. Il fait l’objet d’une obligation de quitter le territoire (OQTF). “Moi j’ai été à l’école ici”, explique-t-il, désabusé, et en citant pour unique preuve de sa vie en France la possession d’une “carte vitale”.
Hortense Gautier, salariée de la Cimade, explique sa situation : “Des jeunes comme lui, qui sont nés ou ont grandi en France mais dont les parents n’ont pas fait les démarches de déclaration [pour leur obtenir la nationalité française], nous en voyons régulièrement en CRA”.
À côté de Mehdi Arafe, Hakim Bendjedai, de nationalité algérienne, intervient lui dans un français limité. Casquette sur la tête et enfants dans les bras, il semble dépassé par les événements. Arrivé très récemment en France avec sa femme enceinte de six mois et ses deux petits de 13 mois et trois ans, il a été arrêté dans le département du Nord et placé avec sa famille au Mesnil-Amelot.
Deux jours après leur entrée dans le centre, ils sont passés devant le juge des libertés qui a validé leur placement en rétention pour 28 jours. Aidée de la Cimade, la famille doit désormais se tourner vers le Tribunal Administratif de Melun pour espérer échapper à son expulsion.
“C’est compliqué d’avoir des couches ?”

En attendant, “ils n’ont même pas assez de couches et de lait pour les petits”, s’énerve Mehdi Arafe, qui traduit depuis l’arabe pour son camarade. Hortense Gautier approuve d’un hochement de tête. Assise à son bureau dans une petite pièce aux murs recouverts de messages de remerciement, elle semble être pour les “retenus” la seule personne de confiance, tant pour le juridique que pour la vie quotidienne.
Les témoignages des deux hommes font bondir le sénateur. “C’est compliqué d’avoir des couches ?”, essaie-t-il de comprendre. “Oui, et les lingettes”, explique vaguement Hakim Bendjedai tandis que son fils, les yeux écarquillés, visiblement fatigué, gigote sur ses genoux. D’un signe, le sénateur demande à son collaborateur de prendre des notes et récupère le nom de la famille ainsi que le contact de la Cimade pour “suivre la situation”.
Fervent opposant à la présence de mineurs dans les CRA et très critique à l’égard de la loi Asile et Immigration – qui a notamment permis d’allonger la durée maximale de 45 à 90 jours dans les centres de rétention -, Rachid Temal est venu constater la réalité des conditions de vie.
En France, les centres de rétention administrative sont souvent décriés par les ONG : on y parle de bavures, de violences, d’humiliations ou encore de droits bafoués. En 2018, après avoir inspecté quatre centres, dont celui du Mesnil-Amelot, la Contrôleuse générale des lieux de privation de liberté avait pointé des “conditions matérielles d’hébergement déplorables”, une “insuffisance d’accès aux soins”, “des actes médicaux se déroulant dans des conditions de fortune”, ou encore le manque d’informations données aux personnes, notamment sur leurs droits, à leur arrivée. Le tout, face à des agents qui “ne sont pas formés à la gestion des publics difficiles”.

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Appareils photos et smartphones interdits

Un peu secoué par les doléances de ses deux premiers interlocuteurs, le sénateur, attentif à chaque problème rencontré, poursuit sa visite. La cheffe du centre et le directeur adjoint le conduisent dans la “zone femmes et familles”. Ici, le temps est comme suspendu. Un toboggan et un jeu à bascule pour enfants en forme de coccinelle semblent avoir été plantés un peu par hasard dans ce décor bétonné.
Sur un banc, plusieurs jeunes femmes discutent entre elles. Deux autres, debout, adossées à une barre de traction, ont le regard dans le vide. Une autre encore fume une cigarette, un café à la main, en pédalant sur un vélo scellé au sol. Parfois, une voix retentit dans des hauts-parleurs, cassant la monotonie ambiante, pour convoquer l’une d’entre elles.
“Les gens vaquent à leurs occupations comme ils le souhaitent, ils peuvent avoir un portable, ou appeler leurs proches via les téléphones mis à disposition”, indique le directeur adjoint du CRA 2, soucieux de notifier la différence entre un CRA et une prison.
Pourtant, les interdits sont nombreux. Si les portables sont autorisés, c’est à la seule condition qu’ils soient non-équipés d’appareils photos. Les smartphones sont donc confisqués. Les affaires de valeurs et les valises – souvent amenées plus tard par des proches – sont elles aussi réquisitionnées par des fonctionnaires à l’entrée du centre, “pour éviter les vols”. Les personnes peuvent néanmoins demander à y avoir accès.
Surtout, les déplacements sont limités, impossible de sortir du CRA. Ce sont les agents de l’OFII, sous la tutelle du ministère de l’Intérieur, qui s’occupent de “faire les courses”, entre autres pour acheter des cigarettes aux occupants des lieux.
Pour autant, les “retenus” ne sont pas complètement coupés du monde : les visites sont autorisées tout au long de la semaine dans des “parloirs”. Mais elles sont très contrôlées. Les proches, les membres d’association ou les avocats qui y entrent sont fouillés pour éviter l’intrusion d’objets interdits (allant du rasoir aux allumettes, en passant par les cachets de médicaments – qui doivent être délivrés au cabinet médical du centre).  


Pas d’accès au local pour faire ses lessives

Hakim Bendjedai et sa femme accompagnent le sénateur dans leur chambre. Dans la pièce au sol poussiéreux, le père de famille ramasse le linge sale de ses enfants en boule par terre pour signaler à Rachid Temal qu’il n’a pas d’endroit où le laver. Les “retenus” sont censés pouvoir faire des lessives dans un local prévu à cet effet. Mais il est fermé. Sa compagne, un sourire gêné aux lèvres, invite Rachid Temal à venir jeter un œil aux sanitaires, dont la propreté laisse à désirer, et où l’eau coule “très chaude”.
Ce vendredi, ils ont de la chance. Une policière en civil – au rôle de “médiatrice” – a une solution à tout. Le linge sera mis à la machine dans l’après-midi. Le thermostat des sanitaires ? “C’est signalé !” Quant aux couches, aux lingettes et au lait, celle-ci rassure le sénateur – et la famille – : “tout a été commandé”. L’effet de la visite peut-être.
Le couple, visiblement peu à l’aise avec les agents, est perplexe. Rachid Temal leur montre la policière en civil : “C’est à cette dame que vous devez vous adresser en cas de problème”. “Ils le savaient !”, se défend le directeur adjoint du CRA 2.
Des lieux angoissants pour les enfants


Pour le moment, les quatre membres de la famille dorment ensemble sur un lit superposé. Un simple matelas, déjà sali, a été ajouté au sol près de la porte. Dessus, un sac-à-dos et des affaires pour enfants traînent en désordre.

“On leur a déjà proposé de venir [dans une plus grande chambre], mais on ne va pas les forcer”, insiste le directeur adjoint. La barrière de la langue les a-t-elle empêchés d’avoir une chambre plus confortable ? Peut-être aussi. Au cours de la matinée, aucun interprète arabophone ne sera présent.
Ces conditions minimalistes d’hébergement inquiètent Rachid Temal. “J’avais participé à déposer un amendement pour interdire la rétention d’enfants”, explique-t-il à la commandante du CRA 2.
La Cimade – qui milite pour la fermeture définitive des CRA – dénonce elle aussi la présence d’enfants dans un univers aussi anxiogène. “Comme tous les autres retenus ils sont soumis aux bruits des avions qui passent au-dessus du centre, ce qui entraîne des problèmes de sommeil, mais aussi aux événements violents qui peuvent se produire lors d’altercations entre retenus ou avec la police”, souligne Nicolas Pernet, responsable régional rétention à la Cimade Île-de-France, joint par téléphone.
Ce jour-là, une seule famille avec enfants est enregistrée au Mesnil-Amelot. Depuis 2018, ce sont surtout des femmes – venues notamment d’Afrique subsaharienne, d’Europe de l’Est ou d’Amérique latine (Honduras) – qui se trouvent enfermées dans cette aile CRA 2.
Selon Nicolas Pernet, elles sont souvent arrêtées à leur arrivée sur le territoire français depuis Paris-Charles-de-Gaulle et placées dans un premier temps en zone d’attente au sein de l’aéroport (ZAPI). Après avoir refusé d’embarquer pour être renvoyées dans leur pays d’origine, “elles se retrouvent en garde-à-vue puis sont envoyées au Mesnil-Amelot”, détaille-t-il. La commandante du centre laisse quant à elle entendre que ces femmes sont pour beaucoup issues de réseaux de prostitution de la région parisienne.

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La peur de rester trois mois

En arrivant devant l’espace réservé aux “hommes”, l’ambiance change. Le directeur adjoint prévient : “l’atmosphère peut y être plus tendue”. Il est vrai que ces derniers mois, la zone masculine du Mesnil Amelot a été soumise à de fortes tensions. Au début du mois de janvier, plus de 60 personnes y ont observé une grève de la faim pour dénoncer leurs conditions d’hébergement. Un mois plus tard, un homme a essayé de mettre fin à ses jours en s’ouvrant les veines.

La direction confirme les tentatives de suicide. Mais elle les considère davantage comme des “appels au secours” et rappelle que les personnes en situation de détresse peuvent être suivies par des équipes médicales. La Cimade, elle, affirme que certaines personnes présentent “des pathologies psychologiques lourdes” et qu’elles n’ont “rien à faire en CRA”.
Quand Rachid Temal pénètre dans la cour, c’est l’attroupement. Le sénateur est assailli de questions et de réclamations. Les retenus lui parlent des manquements, de leurs angoisses. Ils évoquent, en vrac, le nettoyage irrégulier des lieux, le manque de nourriture, l’absence de ballons de foot pour passer le temps, les téléviseurs qui ne marchent pas, ou encore la peur de rester enfermés “trois mois”.
Les retenus ont tous un profil différent. Certains, les plus âgés, ont déjà une vie derrière eux en France, voire des enfants. D’autres encore ont été directement escortés au CRA à leur sortie de prison. Un jeune, très inquiet, explique être arrivé récemment et avoir déjà déposé une demande d’asile au Pays-Bas.
Une multiplication des violences
Depuis l’allongement de la durée de rétention à 90 jours, les heurts ont augmenté dans le centre. “On voit se multiplier les actes de violence”, explique la cheffe du CRA 2.

Les agents reconnaissent à demi-mot que l’allongement de la durée maximale ne sert pas à grand-chose : la plupart des renvois effectifs s’effectuent dans les premières semaines de rétention. La mesure, défendue par le gouvernement, est censée donner plus de temps à l’administration française pour récupérer des documents nécessaires aux renvois des personnes vers leurs pays. Mais elle n’est pas “adaptée aux réalités”, estime Rachid Temal.

Un homme aux cheveux mi-longs et aux traits tirés rejoint les hommes rassemblés autour du sénateur. Il connaît les lieux : il a déjà été placé en rétention au Mesnil-Amelot. La PAF souhaite son éloignement vers l’Algérie – pays qui l’a reconnu comme l’un de ses ressortissants. Pourtant, il n’en démord pas : il est “Tunisien”. Il a donc refusé son vol.
Selon la commandante du CRA 2, il est fréquent de voir des hommes essayer de gagner du temps en changeant leurs nationalités : “Certains disent qu’ils sont Marocains, puis Algériens, puis Tunisiens…” Cependant, mieux vaut ne pas jouer avec la légalité : elle rappelle que la “soustraction à une mesure d’éloignement” peut être pénalisée de plusieurs mois de prison.
Les “vols cachés”

De façon générale, les expulsions sont transparentes, communiquées à l’intéressé, affichées et enregistrées. À l’exception de certains renvois, nuance le directeur adjoint : lorsqu’un individu “a déjà refusé de prendre des avions”, il arrive que les vols soient “cachés”. Dans ce cas, la personne est souvent “réveillée par surprise au petit matin” et emmenée

“de force” dans l’avion par une escorte de la PAF, affirme Nicolas Pernet de la Cimade qui signale que ces techniques musclées “ne sont pas rares”.

Parfois, enfin, l’éloignement n’est pas réalisable. Soit parce que le pays d’origine n’a pas reconnu son ressortissant, soit parce que la personne retenue a déposé un recours, ou encore parce qu’elle a déposé une demande d’asile. Et puis il y a ceux qui sont relâchés faute de temps. Quand le délai légal de rétention est dépassé, le “retenu” doit obligatoirement être remis en liberté.
Dans tous les cas, la proportion de renvois effectifs est assez faible. Le CRA 2 a enregistré moins de 52 % de renvois en 2018, selon la direction. À l’échelle nationale, en 2017, le chiffre tombe à 40 %.
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Note sur le reportage :
Depuis 2016, la loi autorise les journalistes à accompagner les parlementaires – qui ont le droit à tout moment de visiter ces locaux – dans les centres de rétention administratifs. C’est dans ce cadre officiel, à l’occasion du déplacement (annoncé à la direction) du sénateur PS Rachid Temal, que s’est déroulé ce reportage dans la matinée du vendredi 26 avril. La direction du CRA 2 et plusieurs fonctionnaires de la Police aux frontières ont accompagné la visite.

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