« Ce fut le privilège d’une vie que de servir l’humanité », a déclaré Joyce Msuya, qui a occupé ces quatre dernières années les fonctions de Sous-Secrétaire générale et de Coordinatrice adjointe des secours d’urgence au Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA).
Dans une interview accordée à ONU Info, elle a souligné le rôle crucial joué par les humanitaires dans un monde « en plein effondrement » et le défi que représente la défense, devant un Conseil de sécurité divisé, d’un accès sûr aux civils dans la bande de Gaza.
Mme Msuya, originaire de Tanzanie, a également été inspirée par ses interactions avec les jeunes au fil des ans – même lorsqu’ils lui posaient des questions « délicates » sur la réponse de l’ONU dans des situations de conflit.
Elle les a encouragés à soutenir l’organisation mondiale et le principe du multilatéralisme, qui sont si menacés.
« Ce qui m’a permis de garder les pieds sur terre, c’est de toujours penser aux personnes déplacées internes, celles que nous essayons d’aider », a-t-elle fait valoir. « Et c’est une cause très noble – un don au service de l’humanité que j’espère que la jeune génération, en particulier, aspirera à accomplir. »
Joyce Msuya : Trois choses me viennent à l’esprit maintenant que j’ai eu le temps d’y réfléchir. La première, c’est le privilège que j’ai eu de servir l’humanité à ce poste. J’ai rejoint l’OCHA six jours avant le début de la guerre en Ukraine, en février 2022, et même à ce moment-là, je me suis dit : « Mon Dieu, le monde s’effondre ». Ainsi, le simple fait d’occuper ce poste et d’assister à trois guerres majeures – en Ukraine, à Gaza, puis plus récemment en Iran – a été une expérience qui m’a rendue très humble, mais aussi très motivée, car j’ai pu constater le pouvoir et la contribution que peuvent apporter les Nations Unies et la communauté humanitaire dans son ensemble, y compris les ONG.
La deuxième chose, c’est d’occuper ce poste en tant que personne issue des pays du Sud. Je ne savais pas ce que cela signifiait en tant que tribune, et cela a été, pour moi personnellement, un incroyable cadeau au service des autres, et j’espère vraiment que cela a ouvert des portes et en ouvrira d’autres pour d’autres personnes.
Enfin, c’est simplement de voir les investissements que les partenaires financiers apportent, mais aussi la souffrance des populations dans tous les pays où j’ai voyagé. Avant, je tenais certaines choses pour acquises, mais aujourd’hui, j’ai une compréhension très profonde de ce que la souffrance signifie réellement pour les gens.
ONU Info : Vous avez visité 30 pays, voire plus. Y a-t-il une histoire ou une rencontre particulière qui vous a marquée ?
Joyce Msuyua : Je me souviens d’une visite dans un camp de déplacés au nord du Yémen. J’y ai rencontré une femme, mère de quatre enfants, qui avait une trentaine d’années.
Elle m’a confié qu’elle n’avait jamais connu de vie stable. Elle n’a cessé de se déplacer d’un endroit à l’autre à cause de la guerre. Mais ce qui m’a le plus frappée, c’est sa gentillesse et sa générosité, malgré l’incroyable souffrance qu’elle a endurée en tant que mère – une souffrance que je ne peux même pas imaginer.
En discutant avec elle, j’ai réalisé que ses aspirations pour ses enfants étaient très similaires aux miennes : la paix, l’éducation et la stabilité. Pour moi, la leçon à en tirer est que, en tant qu’êtres humains, nous avons plus de points communs que de différences. J’ai toujours gardé cela à l’esprit et je continuerai à porter ce message en moi alors que je quitte cette fonction particulière.
Joyce Msuya (à droite), coordinatrice adjointe des secours d’urgence des Nations unies, fait le point devant le Conseil de sécurité lors d’une réunion consacrée au Moyen-Orient.
ONU Info : Vous avez également fait plus de 40 exposés devant le Conseil de sécurité, soit en moyenne près d’un par mois. Quel a été le plus difficile pour vous, et pourquoi ?
Joyce Msuya : Le Conseil de sécurité est un organe absolument central pour les Nations Unies. Lorsque j’ai rejoint l’OCHA, c’était un lundi, et le lendemain, on m’a demandé de faire un exposé devant le Conseil de sécurité sur la Syrie, mon tout premier exposé. Je me souviens m’être pincée en étant assise dans cette salle, en pensant : « Waouh, quel privilège, quel honneur. »
Je dirais que la partie la plus difficile de mes exposés devant le Conseil de sécurité concernait probablement la crise humanitaire à Gaza.
Nous défendions la préservation d’un espace humanitaire opérationnel dans un contexte marqué par une fracture mondiale entre les grandes puissances. Et chaque fois que je me rendais à l’Assemblée pour défendre l’action humanitaire et rendre compte des progrès accomplis, je portais en moi les témoignages d’humanitaires qui avaient perdu la vie en tentant de sauver celle d’autrui ; ceux du personnel de l’OCHA qui continuait à faire d’énormes sacrifices, en particulier le personnel national.
J’en connaissais certains grâce à nos échanges : ils avaient perdu des membres de leur famille, leurs enfants avaient été séparés des leurs, et pourtant, ils se présentaient chaque jour pour venir en aide aux autres.
Je pense que le troisième point est le manque de respect du droit international humanitaire. Même si nous avons plaidé en sa faveur – et le Secrétaire général, le Coordonnateur des secours d’urgence et l’ensemble du secteur ont été très clairs -, il était vraiment difficile de constater l’impunité qui en découlait.
Ce qui m’a donné de l’espoir, c’est l’ensemble du [système] multilatéral qui a soutenu l’action humanitaire, en prenant la parole même lorsque c’était difficile de le faire.
ONU Info : Vous avez également tenu près de 20 réunions avec des étudiants dans différents pays. Quel est le message ou la réflexion de ces étudiants qui vous a marqué et que vous estimez que la communauté internationale devrait entendre ?
Joyce Msuya : Je m’efforce toujours d’échanger avec les étudiants. Je trouve leur façon de penser, leur curiosité et leurs questions très stimulantes, très difficiles et très dérangeantes, car elles ne sont pas entachées par certaines des considérations institutionnelles qui caractérisent les personnes plus âgées.
Je me préparais toujours à l’excès avant de rencontrer les étudiants, car je me disais qu’on ne sait jamais quelles questions ils vont poser.
Je me souviens d’une visite dans une université à Tokyo où certains étudiants m’ont demandé : « Pourquoi devrions-nous croire en l’Organisation des Nations Unies alors que vous avez dit « x » dans cette guerre et que vous êtes restée silencieuse sur une autre ? » Pour moi, c’était l’occasion d’échanger de manière très ouverte et franche avec la jeune génération.
Mon deuxième objectif était de présenter le parcours d’une fonctionnaire internationale. Il y a eu beaucoup de questions, notamment de la part des filles, sur la manière dont j’en suis arrivée là et comment je garde les pieds sur terre, ainsi que des questions très personnelles, par exemple sur la famille.
Je souhaite donc mettre ma notoriété au service de la jeune génération, pour l’inciter à adhérer au multilatéralisme et à soutenir les Nations Unies.
Et troisièmement, j’ai appris que, grâce à la technologie, les jeunes sont plus connectés que nous ne le pensions. Que je m’exprime à Tokyo, au Mozambique ou au Kenya, il existe des points communs, des liens, grâce aux réseaux sociaux, à l’actualité, etc., ce qui a ses avantages et ses inconvénients : c’est une bonne chose car ils obtiennent beaucoup d’informations via les réseaux sociaux et les réseaux en général, mais c’est aussi un inconvénient car il y a parfois des informations erronées et de la désinformation.
Notre rôle est de les aider à distinguer la réalité de la fiction, en nous appuyant sur des données et des preuves.
Joyce Msuya, Sous-secrétaire générale des Nations Unies chargée des affaires humanitaires, est assise avec des élèves de l’école Al Naser à l’intérieur d’une tente lors de sa visite au camp de déplacés d’Al Sumya, à Marib, au Yémen.
ONU Info : Pour finir, quel message personnel souhaitez-vous adresser au monde ?
Joyce Msuya : J’aimerais vous transmettre trois messages personnels, dont l’un s’inspire également du Secrétaire général.
Les Nations Unies ont un rôle important à jouer, alors soutenez le multilatéralisme : engagez-vous, informez-vous. Cette organisation est autant la vôtre que la nôtre, à nous qui y servons.
Je le répète sans cesse – y compris à ceux qui critiquent – : imaginez ce qui se passerait si les Nations Unies n’existaient pas, que ce soit à Gaza, dans le secteur humanitaire, en République démocratique du Congo, au Soudan, au Yémen, en Syrie, et ainsi de suite. Le pouvoir du multilatéralisme, en tant qu’organisation collective, est essentiel.
Deuxièmement, n’oublions pas ce qu’est le service, en particulier dans le secteur humanitaire. Ce qui m’a permis de garder les pieds sur terre, c’est de toujours penser aux personnes déplacées internes, aux personnes que nous essayons d’aider. Et c’est une cause très noble – un don au service de l’humanité auquel j’espère que la jeune génération, en particulier, aspirera.
Enfin, je tiens à remercier du fond du cœur chaque personne, chaque gouvernement, chaque communauté, l’ensemble du secteur, ainsi que tous les inconnus que j’ai rencontrés et qui ont prié pour moi, qui m’ont soutenu. Ce fut le privilège d’une vie que de servir l’humanité.
Source of original article: United Nations (news.un.org). Photo credit: UN. The content of this article does not necessarily reflect the views or opinion of Global Diaspora News (www.globaldiasporanews.com).
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