« Si vous voulez les tuer, commencez par moi. »
Ce sont les mots dont Emmanuel Madragule se souvient, ce jour où il a cru que sa dernière heure était venue.
Le chef d’un groupe armé pointait une arme sur lui, son collègue Hubert Amani et les autres membres de leur équipe au cours d’une mission humanitaire d’évaluation des besoins dans la province de l’Ituri.
C’est à ce moment que le chef du village était intervenu.
« Ces humanitaires sont venus pour nous aider », a-t-il déclaré au chef du groupe armé. « Si tu veux les tuer, commence par moi. »
Pour Emmanuel, chauffeur, et Hubert, chargé d’affaires humanitaires, tous deux employés du Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA), ce geste leur a sauvé la vie.
Basés à Bunia, la capitale de la province de l’Ituri, ils travaillent dans une région où les besoins humanitaires restent immenses. Des dizaines de groupes armés y sont actifs, plus d’un million de personnes sont déplacées et l’accès aux infrastructures et aux services de base demeure limité. Bunia est aussi, depuis le mois de mai, l’épicentre de l’épidémie d’Ebola la plus meurtrière que le pays ait jamais connue.
Une visite dans une communauté coupée de l’aide
Un convoi de OCHA passe devant un camp de personnes déplacées à Ituri, en RDC.
En juin 2024, l’équipe s’est rendue dans un village près de Djugu afin d’évaluer les besoins humanitaires. La communauté n’avait reçu aucune assistance depuis 2018.
« Quand nous sommes arrivés sur le terrain, nous avons été accueillis chaleureusement », se souvient Hubert. « Nous avons trouvé que la population buvait une eau impropre. Ce sont des choses qui me font mal au cœur en tant que citoyen congolais, de voir mes frères et mes sœurs souffrir. On est au XXIe siècle, et certaines personnes n’ont même pas accès aux besoins les plus essentiels ».
Alors qu’Hubert et ses collègues échangent avec les habitants, un villageois s’approche discrètement d’Emmanuel pour lui conseiller de quitter les lieux immédiatement. Un commandant de groupe armé venait d’arriver sur place et la tension montait.
Emmanuel alerte aussitôt ses collègues. Ils décident alors d’interrompre la visite et de repartir.
« Quand le chef rebelle nous a vus remonter dans le véhicule, il a sorti son arme et a crié : “Descendez de ce véhicule !” », raconte Emmanuel.
Le chef du groupe armé pointe son arme sur le groupe et exige de l’argent. Un coup de feu part. Un autre homme armé répond par deux tirs. Dans la confusion, le chef rebelle s’en prend à l’équipe humanitaire. « Il a dit : “Vous voulez me tuer ? Qui a tiré ?” Et c’est là qu’il a commencé à tirer à gauche et à droite, en l’air, tout près de nous », explique Emmanuel.
C’est alors que le chef du village est intervenu. Après une longue discussion, les hommes armés épargnent finalement leur vie, mais s’emparent sont de leurs téléphones, véhicules, argent et de ordinateurs. Avec l’aide des villageois, l’équipe d’OCHA quitte les lieux à moto à travers la brousse, escortée par des hommes armés. « Pour moi, ces 35 minutes ont été les plus longues de ma vie », confie Hubert.
Hubert Amani, travailleur humanitaire de OCHA, à Bunia, Ituri, RDC.
Les deux collègues se souviennent encore des émotions ressenties pendant l’attaque. « Je me suis dit que j’aurais dû rédiger mon testament », raconte Hubert. « Je me disais que c’était fini pour moi, fini pour mon travail, fini pour tout ce que j’étais venu accomplir. J’étais venu aider les gens, et soudain, j’étais devenu une cible. »
Emmanuel, lui, pensait à son fils.
« J’ai pensé à mon petit garçon, qui a deux ans. Si j’étais mort, qu’est-ce qu’il serait devenu ? Je n’aurais pas pu lui parler ni lui dire au revoir. C’est ce qui m’a fait le plus mal. »
Beaucoup d’humanitaires n’ont pas eu la même chance qu’Hubert et Emmanuel. Rien que pendant les sept premiers mois de 2026, plus de 60 attaques contre du personnel humanitaire ont été enregistrées en RDC, et huit humanitaires ont perdu la vie, la plupart dans les provinces de l’est du pays. Les attaques de drones constituent également une nouvelle menace pour les travailleurs humanitaires.
Pour nombre d’entre eux, le risque fait partie du quotidien.
« Quand je quitte le bureau pour aller sur le terrain, je me prépare à tout », explique Emmanuel. « Un accident peut arriver à n’importe quel moment. Un enfant peut traverser la route soudainement. C’est la vie que j’ai choisie. Ce sont des risques professionnels. Je dois les affronter parce que, si je ne le fais pas, les objectifs humanitaires seront-ils atteints ? Et si je ne le fais pas, qui va le faire ? »
Pourquoi ils continuent
L’attaque n’a pas donné envie à Hubert d’arrêter.
« Paradoxalement, cela m’a fait aimer ce travail encore davantage », dit-il. « Quand je suis rentré chez moi, je n’arrêtais pas de penser aux personnes qui souffraient. J’ai dit à mes responsables : s’il faut y retourner, je suis prêt à repartir dès demain. »
Pour Emmanuel aussi, l’engagement est personnel.
« L’une des raisons pour lesquelles je suis fier de travailler dans l’humanitaire, c’est que nous aidons ceux qui en ont le plus besoin », explique-t-il. « Mon oncle a été blessé par balle lors d’une attaque contre notre village. Les humanitaires lui ont sauvé la vie. Il a été évacué par hélicoptère. S’il est vivant aujourd’hui, c’est parce que l’aide humanitaire était présente. »
Pour Hubert, c’est ce qui pousse de nombreux humanitaires à continuer.
« Si une seule vie est sauvée grâce à ce que nous faisons, alors cela en vaut la peine », affirme-t-il. « On rentre chez soi en sachant qu’une personne a été sauvée. N’abandonnez pas. Ce que vous faites est extrêmement important. Tant de personnes sont en vie grâce à votre travail. »
Les risques augmentent, mais les besoins demeurent
Dans l’est de la RDC, les missions humanitaires se déroulent dans un environnement de plus en plus dangereux. En Ituri, les risques sont devenus encore plus complexes avec l’épidémie d’Ebola.
Les communautés confrontées à des besoins humanitaires depuis de nombreuses années ont souvent du mal à faire confiance aux équipes médicales et à respecter les mesures de santé publique mises en place pour contenir l’épidémie. Plusieurs centres de traitement ont été incendiés et des équipes chargées des enterrements ont été attaquées.
Des travailleurs humanitaires échangent avec des personnes déplacées dans le camp de Rhoe, en Ituri.(archives 2023)
Malgré ces difficultés, les humanitaires poursuivent leur action. À l’occasion de la Journée mondiale de l’aide humanitaire, le Coordonnateur humanitaire en RDC, Damien Mama, a appelé au respect du droit international humanitaire.
« Protéger les humanitaires, c’est protéger l’accès à l’aide. C’est défendre la dignité humaine là où elle est la plus menacée. Merci d’agir pour l’humanité », a-t-il déclaré.
Source of original article: United Nations (news.un.org). Photo credit: UN. The content of this article does not necessarily reflect the views or opinion of Global Diaspora News (www.globaldiasporanews.com).
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