À l’occasion de la Journée mondiale de la lutte contre la traite des êtres humains célébrée chaque 30 juillet, les agences des Nations Unies alertent sur l’essor fulgurant d’une forme d’exploitation encore largement méconnue : la traite à des fins de criminalité forcée, notamment dans les centres d’escroquerie en ligne. Derrière les millions de faux messages reçus chaque jour se cachent des centaines de milliers de victimes, transformées en rouages d’une industrie criminelle mondialisée.

Le phénomène prospère à la croisée de plusieurs univers : traite des êtres humains, cybercriminalité, fraude financière et criminalité organisée. Les réseaux recrutent leurs victimes par de fausses annonces d’emploi, leur promettant un travail dans les technologies, le service à la clientèle ou le marketing numérique. Une fois arrivées à destination, elles sont séquestrées dans des complexes hautement sécurisés et contraintes de soutirer de l’argent à d’autres victimes, souvent au moyen d’arnaques sentimentales ou d’investissements fictifs.

« Partout dans le monde, des personnes séduites par de fausses promesses d’emploi décent finissent par se retrouver piégées par des réseaux criminels et contraintes d’escroquer autrui », résume le Secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, dans un message publié jeudi. Les escroqueries, poursuit-il, « lèsent des millions de personnes et génèrent des profits illicites colossaux pour la criminalité transnationale organisée ». 

Et avec l’intelligence artificielle et les outils numériques, prévient le chef de l’ONU, « les escrocs se multiplient à une vitesse alarmante ».

Les Nations Unies estiment que plus de 300 000 personnes sont actuellement retenues dans des centres d’escroquerie en Asie du Sud-Est, où elles sont contraintes de participer à des cyberfraudes. Dans cette seule région, ces opérations auraient généré entre 18 et 37 milliards de dollars de revenus illicites en 2023. Mais le modèle ne se cantonne plus à cette partie du monde. Les victimes identifiées proviennent désormais de plus 80 nationalités et les réseaux gagnent le Moyen-Orient, l’Afrique, l’Europe, l’Amérique latine ou encore le Pacifique. « Aucune région n’est épargnée », avertit l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC).

© ONUDC / Laura Gil
Un bureau vide dans un centre d’escroquerie aux Philippines ayant fait l’objet d’un raid des forces de l’ordre.

Des arnaqués éduqués devenus arnaqueurs

Cette criminalité brouille les repères. Les personnes exploitées ne correspondent plus toujours aux profils traditionnellement associés à la traite. Beaucoup sont diplômées, parlent plusieurs langues et possèdent des compétences numériques recherchées. C’est précisément ce qui attire les recruteurs.

Surtout, ces victimes sont fréquemment arrêtées comme si elles étaient elles-mêmes des escrocs. Le Groupe de coordination interinstitutions contre la traite des personnes (ICAT) souligne qu’elles sont souvent détenues, expulsées ou poursuivies pour des infractions qu’elles ont été contraintes de commettre, ce qui décourage les survivants de demander de l’aide et permet aux réseaux criminels de prospérer dans l’impunité.

Le mois dernier, les États membres de l’ONU ont adopté, pour la première fois, une définition commune de la traite à des fins de criminalité forcée, reconnaissant que les personnes contraintes de commettre des infractions en raison de leur exploitation doivent être considérées comme des victimes et non comme des délinquants. Pour les agences onusiennes, ce changement de regard est indispensable si l’on veut démanteler les organisations criminelles plutôt que punir ceux qu’elles exploitent.

Derrière une façade parfaitement légale

Aux Philippines, une enquête illustre la sophistication de ces réseaux. Les autorités y ont démantelé l’un des plus importants centres d’escroquerie liés à la traite du pays. L’organisation opérait sous couvert d’une société de jeux en ligne légalement enregistrée.

« Ces syndicats construisent une façade légitime », a expliqué la procureure philipine Olivia Laroza-Torrevillas, sous l’égide de laquelle l’opération a été menée, auprès du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme. « Ils enregistrent des sociétés, achètent des propriétés, construisent des bâtiments et obtiennent toutes les licences et autorisations nécessaires pour fonctionner ».

Derrière cette vitrine, les enquêteurs ont découvert un système fondé sur le travail forcé. Les victimes travaillaient sous surveillance permanente, privées de leurs téléphones et de leurs passeports. Celles qui n’atteignaient pas les objectifs fixés « étaient soumises à des punitions telles que des décharges électriques et des passages à tabac », raconte la responsable.

Le démantèlement du site a permis de secourir plus de 700 personnes et conduit à la condamnation de huit trafiquants à la prison à vie. Mais l’affaire révèle surtout la difficulté de remonter jusqu’aux véritables organisateurs, qui cloisonnent soigneusement les responsabilités afin de se tenir à distance des violences comme des poursuites judiciaires.

Selon le rapport mondial de l’ONUDC, la part des victimes détectées de traite exploitées pour commettre des activités criminelles est passée de 1 % en 2016 à 8 % en 2022, faisant de cette forme d’exploitation la troisième la plus fréquemment identifiée dans le monde.

Une menace aux multiples visages

Cette évolution ne doit cependant pas faire oublier les autres réalités de la traite. Dix ans après l’adoption par le Conseil de sécurité de sa première résolution consacrée au sujet, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme rappelle que la traite demeure une arme de guerre. Dans de nombreux conflits, des groupes armés, des organisations terroristes et des réseaux criminels continuent d’utiliser l’esclavage sexuel et l’exploitation des femmes, des filles, mais aussi des hommes et des garçons, pour terroriser les populations et asseoir leur domination.

Les conflits, les déplacements forcés, la pauvreté, les discriminations et désormais la révolution numérique alimentent ainsi des formes d’exploitation qui se renouvellent sans cesse tout en reposant sur la même mécanique : transformer la vulnérabilité humaine en source de profit.

Face à cette industrie mondialisée, António Guterres appelle les États à renforcer leur coopération, à ratifier la Convention des Nations Unies contre la cybercriminalité adoptée en 2024 et à « aider les victimes des centres d’escroquerie à s’en sortir et à se reconstruire ». Car derrière chaque faux message reçu sur un téléphone se cache peut-être une personne privée de toute liberté, forcée de participer à une fraude dont elle est elle-même la première victime.

Source of original article: United Nations (news.un.org). Photo credit: UN. The content of this article does not necessarily reflect the views or opinion of Global Diaspora News (www.globaldiasporanews.com).

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