Pendant longtemps, tout reposait sur un mouvement presque immuable. Le Mékong débordait, se retirait, puis débordait à nouveau. À chaque crue, il déposait sur l’immense plaine du sud du Viet Nam de l’eau douce et des sédiments venus de milliers de kilomètres en amont.

De ce mouvement est né l’un des grands greniers à riz de la planète. Mais le Mékong n’alimente plus le delta comme autrefois. Et la mer, elle, remonte désormais à sa rencontre. Pendant la saison sèche, ses eaux salées s’enfoncent dans les bras du Mékong, gagnent les canaux et menacent les nappes souterraines. Les autorités ferment parfois des vannes pour l’empêcher d’atteindre les rizières.

Et certains agriculteurs commencent à faire exactement l’inverse : ils laissent entrer le sel.

Sur des terres traditionnellement consacrées au riz, des exploitants alternent désormais riziculture et élevage de crevettes. Lorsque l’eau est suffisamment douce, ils sèment le riz. Quand la salinité augmente, les crevettes, adaptées aux eaux saumâtres, prennent le relais.

Ce qui était une menace devient ainsi, dans certaines exploitations, une ressource.

© UNU-EHS / Gonzales
Le Dr Jack O’Connor est un écologiste marin à l’Institut pour l’environnement et la sécurité humaine de l’Université des Nations Unies (UNU-EHS) à Bonn, en Allemagne.

Un fleuve qui n’apporte plus assez de terre

Depuis Bonn, Jack O’Connor étudie cette transformation à l’Institut pour l’environnement et la sécurité humaine de l’Université des Nations Unies. Cet écologue marin voit dans le delta vietnamien un aperçu des choix auxquels seront confrontées de nombreuses régions côtières : combien de temps peut-on défendre un paysage contre les bouleversements qui le transforment ? Et à partir de quand faut-il apprendre à vivre avec eux ?

Car le problème ne se résume pas à la montée des mers.

Le Mékong naît sur le plateau tibétain et traverse une grande partie de l’Asie du Sud-Est avant de rejoindre la mer. Pendant des millénaires, il n’a pas seulement transporté de l’eau : il a transporté de la terre.

Ces sédiments contribuent à rehausser le sol et à remplacer les terres que la mer érode. Or les barrages construits en amont en retiennent désormais une grande partie. Selon une étude publiée en 2021, la quantité atteignant le delta est passée d’environ 143 millions de tonnes deux décennies auparavant à quelque 32 millions de tonnes.

« L’apport en eau douce diminue et celui en sédiments aussi », explique le Dr O’Connor. Ces derniers sont pourtant « précieux pour permettre au littoral de suivre le rythme de l’élévation du niveau de la mer ».

À cela s’ajoute un climat moins prévisible. « Le calendrier, l’intensité des crues, le niveau des températures et le moment où elles surviennent sont devenus plus difficiles à prévoir pour les agriculteurs », dit-il. « Or tout cela détermine le moment où ils plantent leurs cultures ».

Un nouvel épisode d’El Niño pourrait encore compliquer l’équation. Les autorités vietnamiennes ont averti cet été que ce phénomène naturel de réchauffement du Pacifique équatorial risquait d’entraîner des chaleurs prolongées, une diminution des pluies et une aggravation de l’intrusion saline.

Face au sel, même une mesure de protection peut créer un nouveau problème. Lorsque l’eau devient trop salée pour irriguer les rizières, les autorités peuvent fermer les vannes. « Ils s’inquiètent du sel qui atteint leurs cultures », rapporte le Dr O’Connor, « mais ils s’inquiètent encore davantage de savoir que, s’ils n’ont pas d’eau du tout, ils n’auront pas de récolte ».

© FIDA
Grâce à des données climatiques, les agriculteurs vietnamiens protègent leurs rizières de l’élévation du niveau de la mer.

Faire du sel un allié

C’est là que la crevette entre en scène.

Elle tolère une eau dans laquelle le riz ne pousse plus. L’alternance entre riz et crevettes permet donc de suivre, plutôt que de contrarier entièrement, les variations saisonnières de salinité. Dans la province d’An Giang, ce type d’exploitation couvre désormais plus de 100 000 hectares de terres touchées par le sel.

Certains agriculteurs réduisent aussi l’usage des engrais chimiques et des pesticides. Le Dr O’Connor et ses collègues ont étudié cette transition vers une riziculture biologique. Sur des parcelles expérimentales, la biodiversité s’est révélée nettement plus riche. Davantage de libellules, d’araignées et d’autres prédateurs naturels, tandis que poissons et crabes pouvaient fournir nourriture ou revenus supplémentaires.

Sur le papier, le système semble presque idéal.

Puis l’eau arrive du champ voisin.

Dans un delta, aucune exploitation n’est véritablement isolée. Un agriculteur peut bannir pesticides et engrais chimiques, mais l’eau qui traverse ses terres peut avoir auparavant irrigué une exploitation conventionnelle.

« En laboratoire, cela fonctionne très bien », constate le Dr O’Connor. « Sur le terrain, les difficultés apparaissent ».

L’obstacle révèle une limite plus profonde. Le paysan peut changer ce qu’il cultive. Il n’a aucune prise sur le barrage construit à des centaines de kilomètres en amont, pas davantage que sur le niveau de la mer.

« Cela commence par les individus, mais il faut véritablement un effort collectif et une coopération à plus grande échelle », résume le chercheur.

Jusqu’où s’adapter ?

Dans le delta, la réponse peut consister à changer de culture, à accueillir temporairement l’eau saumâtre ou à restaurer les mangroves, qui retiennent les sédiments et protègent le littoral.

Aucune solution n’est sans coût. Les mangroves ont besoin d’espace, parfois sur des terres dont vivent des agriculteurs. Pour le Dr O’Connor, leur restauration « doit se faire de manière juste et avec l’adhésion des populations locales ».

Pendant des générations, les habitants du delta ont organisé leur vie autour des mouvements du Mékong. Ils savaient attendre ses crues, utiliser son eau et cultiver la terre qu’il déposait.

Aujourd’hui, le fleuve apporte moins de sédiments. La mer avance. Le sel remonte.

Dans certaines rizières, les crevettes nagent désormais là où l’on aurait autrefois tout fait pour empêcher l’eau salée d’entrer.

Le défi n’est plus de préserver le delta tel qu’il était. Il est d’envisager ce qu’il peut devenir sans cesser d’offrir un avenir à ses habitants.

Source of original article: United Nations (news.un.org). Photo credit: UN. The content of this article does not necessarily reflect the views or opinion of Global Diaspora News (www.globaldiasporanews.com).

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