La Colombie n’est pas revenue aux années les plus sombres de son histoire récente. Mais la paix qu’elle avait commencé à bâtir en 2016 se fissure aujourd’hui dans le nord et le sud du pays, là où l’Etat demeure en grande partie absent.
Selon Miroslav Jenča, chef de la mission des Nations Unies chargée de vérifier l’application de l’accord de paix conclu entre les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et le gouvernement colombien, ce dernier n’est pas parvenu à mettre en place une présence publique durable, des services essentiels ou une économie légale suffisamment solide dans plusieurs régions rurales du pays. A la place se sont engouffrés des groupes armés et organisations criminelles, qui se disputent les routes stratégiques, les ressources et les trafics illicites.
« Les zones où la violence est aujourd’hui la plus aiguë sont précisément celles où la mise en œuvre de l’accord et la présence des institutions de l’Etat ont été insuffisantes », a constaté mercredi le haut responsable, devant le Conseil de sécurité de l’ONU.
Son diagnostic met à mal une lecture uniquement militaire de la crise sécuritaire. Les groupes armés ont certes profité des récents pourparlers engagés avec le gouvernement pour renforcer leur implantation. Mais le diplomate originaire de Slovaquie estime que leur progression repose aussi sur des décennies d’abandon politique, administratif et économique.
Dans ces territoires, la violence prospère moins à la marge de l’Etat que dans son absence.
Les angles morts de la paix
Le Catatumbo, à la frontière nord avec le Venezuela, en offre l’une des illustrations les plus brutales. Après une nouvelle flambée de combats en 2025, les autorités avaient annoncé des plans spéciaux de développement. La confrontation entre groupes armés s’est pourtant poursuivie, tout en changeant de forme. Les drones ont rejoint l’arsenal de conflits longtemps dominés par les fusils, les mines et les enlèvements.
« Rompre ces cycles récurrents de violence exige que le gouvernement central tienne ses promesses d’une attention accrue et de réponses mieux coordonnées aux besoins de ces régions », a averti M. Jenča.
Plus au Sud, dans le Cauca, sur la côte pacifique, les mêmes mécanismes produisent également des déplacements de population. A López de Micay, l’incursion attribuée à l’Armée de libération nationale (ELN, selon l’acronyme espagnol) a récemment contraint 70 familles à fuir. Huit personnes restaient détenues, selon les informations citées par le chef de la mission de l’ONU. Menaces contre les civils, recrutement d’enfants, enlèvements et confinement forcé des populations continuent de rythmer la conquête des territoires.
Cette détérioration de la sécurité intervient au moment où la Colombie s’apprête à changer de gouvernement. Le président élu au mois de juin, Abelardo de la Espriella, doit prendre ses fonctions en août, après une campagne dominée par les questions d’ordre public et par la critique des négociations menées avec les groupes armés.
Il héritera pourtant d’un accord qui a déjà traversé deux alternances politiques et dont le démantèlement exposerait le pays à un risque plus grand encore. Pour l’ONU, les difficultés actuelles ne remettent pas en cause la logique de l’accord de 2016. Elles soulignent au contraire le coût de sa mise en œuvre incomplète.
Des ouvriers agricoles transportent des sacs de grains de café dans le département de Cauca, dans le sud-ouest de la Colombie.
Le pari fragile de la réintégration
Nées d’un mouvement paysan marxiste-léniniste dans les années 1960, les FARC ont mené pendant plus d’un demi-siècle une guérilla contre l’État colombien, financée par des enlèvements, l’extorsion et le trafic de drogue. Après des centaines de milliers de morts et des millions de déplacés, l’accord de paix de 2016 a mis fin à la guerre civile.
Environ 13 000 combattants ont déposé les armes, donnant naissance au parti d’extrême gauche Comunes, désormais intégré au jeu politique légal. Plus de 11 000 d’entre eux participent toujours au processus de réintégration, faisant de l’expérience colombienne l’un des cas de récidive les plus faibles parmi les processus de désarmement comparables, selon les Nations Unies.
Cette réussite reste néanmoins fragile. Sans protection physique, garanties judiciaires et revenus durables, les anciens guérilleros demeurent exposés aux assassinats, aux pressions et aux tentatives de recrutement des groupes qui ont pris la place des FARC dans plusieurs régions. Plus de 500 d’entre eux ont été assassinés depuis 2016.
C’est d’autant plus important que leur sécurité ne constitue donc pas seulement une promesse faite aux signataires de l’accord. Elle est l’une des conditions empêchant la reconstitution de nouvelles forces armées.
Dans les derniers jours de la transition présidentielle, les anciens dirigeants de la guérilla démobilisée, mais aussi des organisations de victimes, des groupes afro-colombiens et des représentants autochtones ont multiplié les appels en faveur d’un recentrage de l’action publique sur l’application de l’accord de paix.
La bataille décisive des campagnes
La réforme rurale constitue l’autre grand chantier inachevé. L’accord de 2016 prévoyait de réduire l’inégalité foncière, de distribuer des terres et d’apporter infrastructures, crédit et services publics aux campagnes historiquement tenues à distance du pouvoir central.
Des investissements ont été engagés dans 170 municipalités touchées par le conflit, où vivent près de 6 millions de personnes. Le parlement colombien a récemment prolongé jusqu’en 2037 les programmes de développement territorial destinés à ces zones, rare terrain d’entente entre des forces politiques par ailleurs profondément divisées.
M. Jenča a également fait état de progrès enregistrés dans la redistribution de terres aux paysans sans propriété, aux femmes rurales et aux communautés autochtones. Mais la question ne se limite pas selon lui à l’accès au foncier. Encore faut-il pouvoir exploiter ces terres, obtenir un titre de propriété reconnu, accéder au crédit et vivre en sécurité.
Dans le département du Meta, une famille bénéficiaire de la réforme foncière a récemment été agressée et torturée par des hommes armés. Ailleurs, intimidations et conflits anciens sur la propriété menacent de chasser les paysans des parcelles qui leur ont été attribuées.
Le dixième anniversaire de l’accord aura lieu officiellement au mois de novembre. À l’approche de ce cap symbolique, la Colombie a su démontrer qu’une guérilla pouvait rendre les armes sans que la majorité de ses membres replongent dans la clandestinité. Elle n’a pas encore démontré qu’elle pouvait occuper durablement les espaces abandonnés par cette guérilla.
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